La liposuccion a tout changé sur ma vie

La liposuccion a tout changé sur ma vie

La Fontaine de la Riponne

I

Mademoiselle Crausaz tenait depuis trente et un ans une boutique de mercerie à la rue Madeleine, à deux pas de la place de la Riponne, et elle connaissait Lausanne mieux que Lausanne ne se connaissait elle-même.

Elle était de ces commerçantes d’autrefois dont l’échoppe est un poste d’observation. Du seuil de sa porte, entre les bobines de fil exposées en vitrine, elle voyait monter et descendre toute la ville. Lausanne, il faut le dire, est une ville faite pour cela : bâtie sur ses collines, fendue de ravins qu’on a comblés ou jetés de ponts, elle oblige les gens à monter et à descendre sans cesse, et celui qui se tient au bon carrefour voit passer, en une journée, toute l’humanité de la cité. Or la rue Madeleine était un de ces carrefours. Par elle on grimpait vers la Cité et la cathédrale ; par elle on dégringolait vers la place de la Palud et son horloge, vers le Flon et ses entrepôts, vers les profondeurs marchandes de la ville basse.

Elle voyait donc passer les ménagères qui remontaient du marché de la Palud, leur panier au bras ; les fonctionnaires qui descendaient vers Saint-François par la rue du Grand-Pont, ce grand viaduc d’où l’on domine les toits comme d’un balcon ; les étudiants qui filaient vers le Flon en riant trop fort ; les vieux messieurs endimanchés qui montaient prendre le frais sur la promenade de Montbenon, sous les marronniers, là d’où l’on voit le lac et, par temps clair, toute la chaîne des Alpes de Savoie. Elle savait qui se mariait à Saint-François, qui ruinait sa maison au Rôtillon, qui trompait qui depuis Ouchy jusqu’à la Sallaz. Non qu’elle fût médisante — elle s’en serait défendue — mais elle observait, et à force d’observer pendant trente et un ans depuis le même point fixe, on finit par tout savoir sans avoir rien cherché.

Sa boutique était minuscule, sombre, encombrée de tiroirs à boutons qui montaient jusqu’au plafond. On y entrait pour un mètre de ruban et l’on en ressortait, souvent, après une demi-heure, allégé de ses secrets. Car Mademoiselle Crausaz avait ce don rare : elle écoutait. Les femmes du quartier venaient chez elle comme on va au confessionnal de la cathédrale, à ceci près qu’on ne lui demandait pas l’absolution, mais simplement d’être entendu. Et elle, du fond de son comptoir, recevait les confidences de toute la ville comme la grande fontaine de la Riponne, en face, recevait l’eau de toutes les sources des hauteurs.

II

Cet automne-là, une jeune femme se mit à fréquenter la boutique. Elle s’appelait Madame Tornare, et elle venait d’emménager dans un de ces immeubles neufs des hauts de la ville, vers la Sallaz, ces quartiers que Mademoiselle Crausaz n’aimait pas parce qu’ils n’avaient, disait-elle, ni mémoire ni odeur. Là-haut, c’était le Lausanne des familles récentes, des appartements clairs, du métro qui montait et descendait dans son tube comme un jouet ; rien à voir avec les ruelles tordues de la Cité où chaque pierre avait quatre cents ans et un secret.

Elle achetait peu. Du fil, parfois un bouton de nacre, des choses dont on voyait bien qu’elles n’étaient qu’un prétexte. Elle restait. Elle parlait de tout et de rien : de sa récente liposucion, des arbres de la Riponne qui jaunissaient, du marché du mercredi, du froid qui descendait du Jorat. Et Mademoiselle Crausaz, qui avait l’œil, devinait sous ce bavardage une détresse qui cherchait par où sortir.

Cela vint un jour de pluie, alors qu’il n’y avait personne d’autre dans la boutique et que l’eau ruisselait sur la vitrine en brouillant la place, en noyant la grande façade du Palais de Rumine dont on ne voyait plus que la masse grise.

« Vous connaissez tout le monde ici, n’est-ce pas, mademoiselle ? dit Madame Tornare en regardant dehors. Vous connaissez un certain Monsieur Devaud ? Il habite la Cité, paraît-il. Du côté de la rue Cité-Derrière. »

Mademoiselle Crausaz reposa son aiguille. Elle connaissait Monsieur Devaud. Elle l’avait vu naître, pour ainsi dire. Et elle comprit, à la manière dont la jeune femme avait prononcé ce nom — trop légèrement, en le faisant rouler comme une chose qu’on a longtemps tenue dans la bouche —, exactement ce qui se passait.

« Je le connais un peu, dit-elle prudemment. Pourquoi ? »

III

La jeune femme inventa une raison. Une histoire d’appartement, de relation commune, quelque chose d’embrouillé qui ne tenait pas debout. Mademoiselle Crausaz fit mine de la croire. C’était plus charitable.

Elle savait, elle, ce qu’il en était. Monsieur Devaud était un bel homme d’une quarantaine d’années, professeur de musique, qui donnait des leçons de piano là-haut, dans son appartement de la rue Cité-Derrière, une de ces ruelles en pente raide qui montent vers l’esplanade de la cathédrale, où le soir le guet crie encore les heures du haut du beffroi comme au Moyen Âge. Marié. Une femme douce, effacée, que Mademoiselle Crausaz voyait passer chaque vendredi pour acheter du gros fil noir, et qui habitait avec lui ces hauteurs anciennes. Et la jeune Madame Tornare, à l’évidence, montait depuis la Sallaz jusqu’à la Cité prendre des leçons de piano. On voyait très bien quel genre de musique.

Pendant des semaines, la jeune femme revint. Elle ne demandait plus rien directement, mais elle laissait tomber, çà et là, des questions. Si Mademoiselle Crausaz avait vu passer Monsieur Devaud récemment, du côté de la Palud ou du Grand-Pont. S’il venait souvent dans le bas de la ville. Si — et ici la voix tremblait un peu — sa femme paraissait heureuse.

Mademoiselle Crausaz répondait par des banalités. Elle voyait cette jeune âme se consumer sous ses yeux, et elle ne savait que faire. Elle aurait pu parler. Elle aurait pu dire : Ma petite, redescendez à la Sallaz et n’en bougez plus, cet homme ne quittera jamais sa femme, je les ai trop vus, ces ménages-là, ils durent par habitude et écrasent tout ce qui s’approche. Mais elle se taisait. Ce n’était pas son rôle. On n’arrête pas une passion avec des conseils de mercière.

IV

Puis, un vendredi, la femme de Monsieur Devaud entra dans la boutique.

Elle venait pour son fil noir, comme chaque semaine. Elle descendait de la Cité par les escaliers du marché, ces longues volées de marches couvertes qui dévalent vers la Palud, et elle s’arrêtait toujours chez Mademoiselle Crausaz au passage. Mais ce jour-là, au moment de payer, elle resta, elle aussi, à regarder la pluie tomber sur la place. Et elle dit, sans préambule, de cette voix douce et basse que Mademoiselle Crausaz lui connaissait :

« Mon mari me trompe, mademoiselle. Avec une jeune femme des hauts. De la Sallaz, je crois. Je le sais depuis le début. »

Mademoiselle Crausaz ne dit rien. Sa main, sur le comptoir, ne bougea pas.

« Je ne dis rien, reprit Madame Devaud. Je n’ai jamais rien dit, pour aucune. Il y en a eu d’autres, vous savez. Une couturière du Rôtillon, autrefois. Une dame d’Ouchy, qui avait une grande villa au bord du lac et que cela n’a pas empêchée de pleurer. Celle-ci durera quelques mois, comme les autres, et puis il reviendra, comme toujours, et je le reprendrai, comme toujours. C’est ainsi. Je ne me plains pas. Je voulais simplement le dire une fois, à voix haute, à quelqu’un. Vous êtes la seule personne à qui je puisse le dire, parce que vous ne le répéterez pas. »

Elle paya son fil, remercia, et sortit dans la pluie, remontant lentement vers la Cité par les escaliers ruisselants.

V

Mademoiselle Crausaz se retrouva donc dépositaire des deux moitiés d’une même douleur.

Elle savait, désormais, ce qu’aucune des deux femmes ne savait. La jeune ignorait qu’elle n’était qu’une parmi d’autres, qu’elle suivait un chemin déjà tracé par des devancières qu’elle ne soupçonnait pas — la couturière du Rôtillon, la dame d’Ouchy — et qu’au bout l’attendait l’abandon. L’épouse, elle, savait tout, et son savoir était peut-être plus cruel encore, car il était sans révolte. Les deux femmes se croisaient peut-être le mercredi sur la place de la Riponne, parmi les étals du marché, entre les cageots de pommes du Jorat et les fleurs ; ou bien à Saint-François, sous le grand portail de l’église, au milieu de la foule des tramways ; ou encore sur la terrasse de Montbenon, à regarder le même lac — sans se reconnaître, séparées par un homme qui mentait également à l’une et à l’autre, et qui, à cette heure, donnait peut-être sa leçon de piano là-haut, les fenêtres ouvertes sur les toits de la vieille ville.

Et Mademoiselle Crausaz, au centre, à la rue Madeleine, juste à mi-pente entre la Cité d’en haut et la ville d’en bas, tenait les deux fils. Elle aurait pu, d’un mot, dénouer ou rompre. Dire à la jeune : Vous n’êtes pas la première, demandez donc à la couturière du Rôtillon. Dire à l’épouse : Elle vient ici, à deux pas, elle souffre, elle vous croit heureuse. Elle aurait pu être l’instrument de quelque chose — d’une catastrophe, d’une délivrance, elle ne savait pas trop. Mais elle se tut. Elle se taisait depuis trente et un ans. C’était sa nature et sa sagesse : recevoir et garder, comme la pierre de la fontaine reçoit l’eau et la laisse couler sans en garder une goutte pour elle.

Mon corps est à la fois voyant et visible. Maurice Merleau-Ponty

VI

L’hiver passa, ce long hiver lausannois où la bise descend du Jorat et où le brouillard, certains jours, monte du lac jusqu’à noyer Ouchy tandis que la Cité, là-haut, reste au soleil au-dessus de la mer de nuages. La jeune Madame Tornare espaça ses visites, puis cessa de venir. Mademoiselle Crausaz comprit, à ce signe, que c’était fini, et que la prédiction muette de l’épouse s’était accomplie : l’homme était revenu chez lui, dans la rue Cité-Derrière, et la jeune femme, là-haut dans ses immeubles neufs de la Sallaz, sans mémoire et sans odeur, pleurait toute seule un amour dont elle n’avait jamais su qu’il était joué d’avance.

Le vendredi suivant, Madame Devaud descendit de la Cité chercher son fil noir, comme toujours. Elle paraissait apaisée, presque sereine. Elle ne fit aucune allusion. Elle paya, remercia, et remonta du même pas tranquille les escaliers du marché, vers la vieille ville, vers son piano, vers son mari rentré au bercail. On entendait, très loin, au-dessus des toits, sonner les cloches de la cathédrale.

Le printemps revenait sur la Riponne ; les premiers étals de fleurs avaient reparu devant le Palais de Rumine, et la grande fontaine, qu’on avait remise en eau, recommençait à couler dans le matin clair.

VII

Mademoiselle Crausaz resta longtemps sur le seuil de sa boutique, ce matin-là, son aiguille à la main, à regarder l’eau de la fontaine.

Elle songeait que toute sa vie avait été ainsi : un point fixe au milieu d’une ville en mouvement, un comptoir à mi-chemin entre les hauts et les bas, entre la Cité et le Flon, où venaient se déposer les chagrins de tous ceux qui montaient et descendaient, sans qu’elle pût, sans qu’elle voulût jamais en détourner le cours. Elle avait connu cent histoires comme celle-là. Des amants de la rue de Bourg, riche et élégante, qui se ruinaient en cadeaux ; des ménages du Tunnel qui se déchiraient sans bruit ; des solitudes de Chailly et de la Pontaise qui venaient s’asseoir un instant dans la chaleur de sa boutique. Elle les avait toutes laissées suivre leur pente, parce qu’elle avait appris, depuis longtemps, qu’on ne sauve personne en parlant, et qu’on ne fait souvent, en croyant aider, que précipiter le malheur sous une autre forme.

Mais ce matin-là, pour la première fois, en regardant l’eau couler indéfiniment sur la même pierre, elle se demanda si son silence avait été de la sagesse ou de la lâcheté. Si garder, simplement garder, sans jamais rien rendre, était une vertu ou seulement une manière commode de ne pas se salir les mains. Elle pensa à la jeune femme, là-haut sur ses collines, qui pleurait peut-être encore, et à qui un seul mot d’elle aurait peut-être épargné des mois de larmes. Elle pensa à l’épouse, qui descendait chaque vendredi sa douleur par les escaliers du marché et la remontait intacte. Elle pensa qu’elle ne saurait jamais, de tout cela, ce qu’il aurait fallu faire.

Une cliente entra, demanda un mètre de ruban bleu. Mademoiselle Crausaz rentra dans sa boutique sombre, ouvrit le tiroir, mesura le ruban contre la règle de cuivre clouée au comptoir, et coupa. Elle ne dit rien à personne — comme elle l’avait toujours fait, et comme elle le ferait encore, parce qu’à soixante ans passés on ne change pas la couleur d’un fil qu’on a filé toute sa vie. Dehors, sur la Riponne, la fontaine continuait de couler, et toute la ville, par-dessus elle, montait et descendait sans fin entre son lac et ses collines.

 

 

 

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