L’Or de la Borgne
I. La montagne creuse
Quand Salvatore Lombardi arriva en Valais au printemps 1953, il crut d’abord qu’on l’avait envoyé en enfer.
Le car l’avait déposé au fond du val d’Hérémence, là où la route s’arrêtait et où commençait le chantier le plus fou que la Suisse eût jamais entrepris : le barrage de la Grande Dixence. On allait dresser, contre le ciel, un mur de béton de près de trois cents mètres — le plus haut du monde, disait-on avec une fierté qui ne descendait jamais jusqu’aux baraquements. Pour cela il fallait des hommes. Des milliers. Et comme les Suisses ne suffisaient pas, ou ne voulaient pas, on les faisait venir d’Italie, du Sud surtout, de ces régions où la faim était une compagne de naissance.
Salvatore avait vingt-trois ans et venait de Calabre, d’un village au-dessus de Locri où l’on cultivait des oliviers sur des pentes que même les chèvres méprisaient. Il avait laissé là une mère, deux sœurs à marier, et une fiancée nommée Concetta dont il portait la photographie cousue dans la doublure de sa veste. Le contrat disait : manœuvre, neuf mois, statut de saisonnier. Le tampon de Brigue était encore frais sur son permis.
Le chantier travaillait jour et nuit, été comme hiver, à plus de deux mille mètres. On creusait la montagne — des kilomètres de galeries pour amener l’eau des glaciers de tout le Valais jusqu’au lac artificiel. On coulait le béton par bennes entières qu’un téléphérique hissait dans le vide. Le froid tuait, les éboulements tuaient, les explosifs tuaient. Pendant les années du chantier, des dizaines d’hommes y laisseraient la vie, et la plupart porteraient des noms du Sud : Esposito, Russo, Lombardi. On les enterrait, on les remplaçait. Le mur montait.
Salvatore fut affecté aux galeries. Le marteau-piqueur, la poussière de roche qui entrait dans les poumons et n’en ressortait jamais, l’obscurité percée de lampes jaunes, le grondement permanent. Le soir, au baraquement de Pralong, on tombait sur les lits comme on tombe au combat. Un Sicilien jouait de l’accordéon quand il lui restait des forces. On parlait peu. On comptait les jours qui restaient avant l’hiver, avant le retour forcé en Italie, avant le prochain départ.
II. Le vieux qui lavait la rivière
C’est en bas, dans la vallée, que Salvatore le vit pour la première fois.
Un dimanche — le seul jour où l’on respirait —, il était descendu à pied jusqu’à la Borgne, le torrent qui dévalait du val d’Hérémence vers le Rhône. Il cherchait simplement de l’eau qui ne fût pas grise de ciment, un endroit pour se laver, peut-être pour penser à Concetta sans que douze autres hommes ronflent autour de lui. Et il vit, accroupi au bord de l’eau glacée, un vieil homme qui faisait tourner une écuelle de bois.
Salvatore s’approcha, intrigué. L’homme était valaisan jusqu’aux os : visage tanné comme une vieille selle, casquette informe, moustache jaunie de tabac, et ce regard méfiant que les gens de la montagne réservent à tout ce qui vient d’ailleurs. Il devait avoir soixante-dix ans, peut-être davantage.
« Qu’est-ce que vous faites ? » demanda Salvatore dans son français de chantier, rudimentaire.
Le vieux ne leva même pas les yeux.
« De l’or », dit-il.
Salvatore crut avoir mal compris. Il connaissait à peine vingt mots de français et celui-là, or, il n’était pas sûr de le tenir. Il s’accroupit. Le vieux, agacé, lui montra le fond de l’écuelle d’un geste sec : là, dans le sable noir, brillaient trois ou quatre paillettes minuscules, à peine plus grosses que des grains de poussière, mais d’un jaune qui ne trompait pas.
Oro. Le mot était le même, ou presque, dans sa langue. Salvatore resta bouche bée.
Le vieux s’appelait Cyprien Mayoraz. Il était le dernier d’une lignée d’orpailleurs du val d’Hérémence — car il y avait eu de l’or dans ces rivières, depuis toujours, depuis les Romains, et des familles entières qui en avaient tiré un maigre complément les dimanches d’été. Maintenant, Cyprien était seul à perpétuer le geste. Ses fils étaient partis travailler en ville, ou au chantier justement, ce chantier qu’il détestait parce qu’il défigurait ses montagnes et détournait ses torrents.
« Ils vont prendre toute l’eau », grommela-t-il en désignant, au loin, les structures du barrage. « Toute. Pour leur lac. Et après, la Borgne, elle n’aura plus rien à charrier. Plus d’or. Plus rien. » Il cracha dans le courant. « Vous êtes du chantier, vous. »
Ce n’était pas une question, et ce n’était pas amical. Salvatore comprit qu’aux yeux de ce vieux, il était l’ennemi : un de ces étrangers venus aider à tuer la rivière.
Il aurait pu partir. Il resta. Il regarda le vieux laver le sable, encore et encore, ce geste circulaire et patient, l’eau qui emportait le léger et laissait le lourd, et le lourd, parfois, était de l’or. Quelque chose en lui — le fils de paysan, l’homme habitué aux gestes lents qui arrachent peu de chose à une terre avare — reconnut ce geste comme un cousin.
« Montrez-moi », dit-il.
III. Le geste
Cyprien refusa, ce dimanche-là. Et le suivant. Il chassa l’Italien comme on chasse un chien errant. Mais Salvatore revenait. Chaque dimanche, il descendait à la Borgne, s’asseyait à distance respectueuse, et regardait. Il avait apporté une vieille gamelle du baraquement, et il essayait, maladroitement, d’imiter le mouvement. Il ne trouvait rien que du sable.
Au quatrième dimanche, le vieux n’y tint plus — moins par sympathie que par exaspération de voir si mal faire ce qu’il aimait.
« Non, non, non. Pas comme ça. Tu remues comme une femme qui bat les œufs. » Il s’accroupit à côté, prit la gamelle des mains de Salvatore. « Doucement. L’eau fait le travail. Toi, tu l’aides seulement. Tu inclines. Tu tournes. Le sable noir reste, parce qu’il est lourd. L’or reste, parce qu’il est plus lourd encore. C’est le plus lourd qui gagne. Toujours. »
Salvatore écoutait, et il apprenait moins le français que le geste, et le geste valait toutes les langues. Ses mains de paysan calabrais, habituées à la patience, comprirent vite. Au bout d’une heure, il fit tourner sa propre gamelle et vit, au fond, une seule paillette, infime, qui accrochait le soleil.
Il poussa un cri. Cyprien, pour la première fois, eut un demi-sourire sous sa moustache jaune.
« Voilà », dit-il. « Maintenant tu sais. Ça ne te rendra pas riche. Ça n’a jamais rendu personne riche. » Il regarda le torrent, et son visage se ferma de nouveau. « Mais c’est à nous. C’était à nous. »
Ils devinrent, à leur manière rugueuse, des compagnons de dimanche. Le vieux Valaisan qui haïssait le chantier, et le jeune saisonnier qui y travaillait. Cela n’avait aucun sens, et cela en avait tout. Ils ne parlaient pas de politique, ni du barrage. Ils parlaient de la rivière, du temps qu’il ferait, de la meilleure manière de lire un banc de gravier pour deviner où l’or s’était déposé. Cyprien apprit à Salvatore que l’or se niche derrière les gros rochers, dans les anses où le courant ralentit, au pied des cascades — partout où l’eau, fatiguée, lâche ce qu’elle porte de plus lourd.
« Comme les hommes », dit un jour Salvatore, dans son français qui s’améliorait. « L’eau lâche l’or où elle se fatigue. Et moi, je me suis arrêté ici parce que j’étais fatigué de la faim. »
Le vieux le regarda longuement.
« Toi aussi tu es de l’or, alors », dit-il. « Du lourd. Tu t’es déposé au fond. »
C’était, de la part de Cyprien Mayoraz, presque une déclaration d’amour.
IV. Concetta
Les saisons firent ce qu’elles font aux saisonniers : elles les jettent dehors. À l’automne 1953, le permis de Salvatore expira et il dut repartir en Calabre. Il revint au printemps. Repartit à l’automne. Revint. Trois fois, quatre fois, dans ce mouvement de marée qui était la condition même de sa vie.
En Calabre, Concetta l’attendait, et l’attente devenait une chose lourde et amère. On ne pouvait pas se marier vraiment, on ne pouvait rien construire, le statut de saisonnier interdisait de faire venir une épouse. Salvatore vivait coupé en deux : neuf mois en Valais, dans la montagne creuse, à laver l’or le dimanche avec un vieux qui l’aimait sans le dire ; trois mois en Calabre, auprès d’une fiancée qui vieillissait dans l’attente et d’une mère qui mourait lentement.
Il finit par passer du statut de saisonnier au permis annuel, après des années — assez pour, enfin, faire venir Concetta. Elle arriva en 1959, par le même train que lui six ans plus tôt, avec la même valise de carton et la même terreur. Sion lui parut le bout du monde. Le froid la saisit. La langue la rendait muette. Les Valaisans la regardaient, elle, l’Italienne, avec ce mélange de méfiance et de pitié qu’on réserve aux étrangers et aux pauvres.
Salvatore l’emmena, un dimanche, au bord de la Borgne. Cyprien était là, plus vieux, plus voûté, sa moustache toute blanche maintenant. Il regarda la jeune femme, puis l’écuelle, puis Salvatore.
« Tu lui as appris ? » demanda-t-il.
« Pas encore. »
Le vieux tendit l’écuelle à Concetta. Elle ne comprenait pas un mot de ce qu’il disait, mais elle comprit le geste — l’invitation, la main tendue, le sable noir et l’eau glacée. Elle s’accroupit dans sa robe trop fine, et le vieux Valaisan et la jeune Calabraise, sans une langue commune, firent ensemble tourner l’écuelle au fond du torrent. Quand une paillette d’or apparut, Concetta rit — un rire clair qui surprit les trois oiseaux du buisson voisin — et ce fut le premier rire vrai depuis qu’elle avait quitté l’Italie.
La terre vaut l’or et l’écorce des arbres vaut la terre, mais le travail est supérieur aux trois réunis.Massa Makan Diabaté
Cyprien dit à Salvatore, à voix basse :
« Garde-la. Elle a la patience. C’est ça qui compte, pour l’or. Et pour le reste. »
V. La mort du vieux et le tarissement
Cyprien Mayoraz mourut l’hiver 1961, dans sa ferme du val d’Hérémence, seul, comme il avait vécu. Ses fils descendirent pour l’enterrement et repartirent aussitôt. Salvatore fut le seul, au cimetière, à pleurer vraiment — un Italien en larmes au milieu de Valaisans secs, ce qui fit jaser. Personne ne comprenait ce qui avait pu lier le vieux misanthrope et le saisonnier du Sud. Eux seuls l’avaient su, et c’était bien assez.
Le vieux lui avait laissé l’écuelle. Pas par testament — Cyprien n’aurait jamais songé à coucher une chose pareille sur du papier —, mais il la lui avait simplement mise dans les mains, le dernier dimanche, en disant : « Toi, au moins, tu sauras t’en servir. »
Et il advint ce que le vieux avait prophétisé. Le barrage fut achevé en 1961, l’année même de sa mort, comme si la montagne avait attendu qu’il ne soit plus là pour se laisser enfermer. On détourna les eaux. Des torrents entiers furent captés, canalisés, avalés par le réseau de galeries pour aller grossir le lac immense derrière le mur. La Borgne, privée d’une part de ses eaux, charria moins. Et l’or, ce peu d’or qui faisait l’âme des dimanches, se raréfia jusqu’à disparaître presque entièrement.
Salvatore continua pourtant. Chaque dimanche d’été, des décennies durant, il descendait à la rivière avec l’écuelle de Cyprien. Concetta l’accompagnait, puis les enfants vinrent — un fils, Bruno, né à Sion en 1962, suisse de naissance ; une fille, Maria. Salvatore leur apprit le geste comme le vieux le lui avait appris. Non pour l’or, qui ne venait presque plus, mais pour autre chose qu’il n’aurait pas su nommer. Une transmission. Une fidélité. Une manière de dire à un mort qu’on ne l’avait pas oublié.
« Pourquoi on cherche, papa, s’il n’y a plus rien ? » demandait Bruno, l’enfant qui parlait le français de l’école sans accent et qui avait un peu honte du français cassé de son père.
« Parce qu’on cherche pas l’or », répondait Salvatore. « On cherche le geste. L’or, c’est une excuse. » et ensuite l’achat or passe, la valeur demeure.
VI. Le fils qui partit, le fils qui revint
Bruno grandit suisse, et plus encore : il voulut être seulement suisse. Il en eut assez, adolescent, d’être le fils du Calabrais, le Tchinggale, celui qu’on charriait à l’école pour les sandwichs à la mortadelle et l’accent de son père. Il francisa sa manière de parler, gomma tout ce qui pouvait trahir l’origine, fit des études, devint ingénieur — ironie suprême — dans une société qui construisait des barrages. Il quitta le Valais pour Lausanne, puis pour Zurich, puis pour l’étranger. Il ne descendait plus à la Borgne.
Salvatore vieillit. Concetta mourut en 1998. Le vieux Calabrais — car il était devenu un vieux à son tour, courbé, la respiration sifflante de ceux qui ont avalé la poussière des galeries — continua de descendre seul au torrent, l’écuelle à la main, jusqu’à ce que les jambes ne le portent plus.
Bruno revint pour l’enterrer, en 2009. Il avait cinquante-sept ans, une carrière internationale, un divorce, et le sentiment confus d’avoir passé sa vie à fuir quelque chose dont il ne savait plus le nom. En vidant la ferme — car Salvatore avait fini par acheter une vieille ferme dans la vallée, lui le saisonnier qu’on voulait renvoyer chaque automne —, il trouva l’écuelle de bois, posée sur le manteau de la cheminée comme un objet sacré.
Il la prit. Il ne savait plus très bien s’en servir — l’enfance était loin. Mais un dimanche d’octobre, avant de rentrer à l’étranger, il descendit à la Borgne. Il s’accroupit au bord de l’eau glacée, là où son père s’était accroupi mille fois, là où un vieux Valaisan mort depuis un demi-siècle avait appris le geste à un jeune Calabrais affamé.
Il fit tourner l’écuelle. Maladroitement d’abord, puis les mains se souvinrent de ce que la tête avait oublié. L’eau emporta le léger. Le sable noir resta. Et au fond, contre toute attente, contre le barrage et le détournement des eaux et les cinquante ans écoulés, une paillette d’or accrocha la lumière de l’automne.
Bruno la regarda longtemps. Puis il se mit à pleurer, lui aussi, comme son père avait pleuré au cimetière en 1961, sans bien savoir pourquoi, sinon que tout ce qu’il avait passé sa vie à fuir était là, au fond d’une écuelle de bois, plus lourd que tout le reste, déposé au fond — parce que c’est toujours le plus lourd qui gagne. Toujours.
Il garda la paillette. Il garda l’écuelle. Et l’été suivant, il revint, et l’autre encore. À la retraite, il acheta un chalet dans le val d’Hérémence, ce qui fit hausser les épaules à ses anciens collègues zurichois. Il y passa ses dimanches au bord d’une rivière qui ne donnait presque plus d’or, à refaire un geste que lui avait transmis un père calabrais, qui le tenait d’un vieux valaisan, qui le tenait de tous les morts de la vallée.
Sur le mur du chalet, il accrocha deux photographies. L’une montrait sa mère Concetta, jeune, riant au bord de la Borgne en 1959. L’autre, plus ancienne, plus jaunie, il l’avait fait agrandir d’un cliché minuscule : un vieil homme à la moustache blanche, casquette informe, accroupi au bord d’un torrent, une écuelle de bois à la main. Au dos, de l’écriture appliquée de son père, étaient écrits ces mots, en français et en italien mêlés, comme toute leur vie l’avait été :
Cyprien Mayoraz. Il nous a appris à chercher. — Ci ha insegnato a cercare.
Dehors, la montagne tenait son lac immense derrière le mur de béton le plus haut du monde. Et tout en bas, fidèle, amaigrie mais vivante, la Borgne continuait de charrier vers le Rhône ses derniers grains d’or, pour ceux qui savaient encore le geste — et qui savaient surtout que l’or n’avait jamais été le vrai trésor.
